La lecture partagée entre un adulte et un enfant est bien plus qu’un simple moment de détente. La recherche scientifique démontre qu’elle favorise l’acquisition du vocabulaire, développe les compétences langagières et renforce le lien affectif. Découvrez comment transformer ce rituel en véritable levier d’apprentissage.
Lire une histoire à son enfant avant de dormir, c’est un rituel que beaucoup de familles connaissent. Mais saviez-vous que ce moment, en apparence tout simple, est considéré par les chercheurs comme l’une des activités les plus bénéfiques pour le développement cognitif et langagier de votre enfant ? La lecture partagée — c’est-à-dire le fait de lire un livre avec un enfant, et non simplement à un enfant — est un formidable accélérateur de développement. Voici ce que la science nous en dit.
La lecture partagée : un pilier du développement du vocabulaire
La lecture partagée est l’une des activités à la maison les plus étudiées et les mieux documentées par la recherche en éducation (Nielsen, 2012). Son lien avec l’acquisition du vocabulaire chez l’enfant est solidement établi. Les livres pour enfants offrent une source riche de mots nouveaux intégrés dans des contextes porteurs de sens, et il est largement reconnu que lire des livres avec les enfants joue un rôle clé dans le développement de leur vocabulaire (Kaderavek & Justice, 2002 ; van Kleeck, Stahl & Bauer, 2003).
Pourquoi est-ce si important ? Parce que la taille du vocabulaire d’un enfant est l’un des prédicteurs les plus fiables de sa compréhension en lecture (Sénéchal, 2010), de sa maîtrise de la lecture (Beck, McKeown & Kucan, 2002) et de sa réussite scolaire ultérieure (Snow, Griffin & Burns, 2005). En investissant dans la lecture partagée dès le plus jeune âge, les parents posent donc les bases de la réussite éducative de leur enfant.
De nombreuses interventions de lecture à domicile se sont concentrées sur l’aide aux parents pour adopter des styles de lecture stimulants pour le langage, comme la lecture dialogique. Ce type de lecture repose sur l’utilisation fréquente de questions, la répétition, les encouragements et l’étayage (Whitehurst et al., 1988). Les travaux de Sénéchal et ses collègues apportent un soutien solide à l’intérêt de ces techniques pour le développement du vocabulaire des enfants (Sénéchal, 1997).
Quand l’enfant parle pendant la lecture, il apprend mieux
L’un des indicateurs les plus révélateurs de l’efficacité d’une séance de lecture est la participation verbale spontanée de l’enfant. Les chercheurs Kucirkova, Messer et Sheehy (2014) rappellent que la parole spontanée pendant la lecture partagée est un excellent indicateur de la participation active de l’enfant dans l’activité de littératie.
Dès 1977, le chercheur James Flood avait noté que le nombre total de mots prononcés par un enfant pendant les séances de lecture partagée était directement lié à ses progrès en compétences pré-lecteurs. Kim et ses collègues (2011) ont quant à eux démontré que la répétition spontanée par l’enfant des propos de sa mère pendant la lecture prédisait positivement ses compétences de narration et sa capacité à inclure des événements précis dans le récit.
Moschovaki (1999) va plus loin en affirmant que la participation verbale spontanée des enfants pendant la lecture est un indicateur important de leur capacité à apprendre et un signe de leur maturité cognitive. En d’autres termes, un enfant qui commente, questionne et réagit pendant la lecture est un enfant qui s’engage cognitivement — et qui apprend.
Comment maximiser les bienfaits de la lecture partagée ?
Les recherches suggèrent plusieurs stratégies concrètes pour tirer le meilleur parti de vos moments de lecture avec votre enfant.
Encouragez les échanges verbaux. Ne vous contentez pas de lire le texte à voix haute. Posez des questions, invitez l’enfant à commenter les images, demandez lui ce qu’il pense de l’histoire. La recherche sur la lecture dialogique (Whitehurst et al., 1988) montre que les questions ouvertes, la répétition et l’étayage sont les techniques les plus efficaces pour stimuler le développement langagier.
Relisez les mêmes livres. La répétition n’est pas ennuyeuse pour les enfants — elle est au contraire très bénéfique. Horst, Parsons et Bryan (2011) ont démontré que les enfants qui entendaient les mêmes histoires de manière répétée obtenaient de meilleurs résultats aux tests de rappel immédiat et de rétention que ceux qui entendaient des histoires différentes.
Choisissez des livres qui parlent à votre enfant. La recherche de Kucirkova et ses collègues (2014a, 2014b) montre clairement que les livres contenant des éléments personnalisés — le prénom de l’enfant, ses centres d’intérêt, des images de son quotidien — génèrent davantage d’engagement et facilitent l’apprentissage.
Variez les types de livres. Différents genres d’ouvrages suscitent différents types d’interactions. Becker (2010) a analysé la qualité et la quantité des échanges verbaux entre parents et enfants selon les genres de livres lus. Le choix du livre influence donc directement la nature des apprentissages.
La lecture partagée, c’est aussi du lien affectif
Au-delà des bienfaits cognitifs, la lecture partagée est un moment privilégié de connexion émotionnelle entre l’adulte et l’enfant. La chercheuse Adriana Bus (2003) a mis en évidence les prérequis socio-émotionnels de l’apprentissage de la lecture : un enfant qui se sent en sécurité et connecté à l’adulte qui lui lit une histoire est un enfant qui sera plus réceptif au contenu.
Kucirkova et ses collègues (2013) ont observé qu’une séance de lecture partagée sur iPad avec un livre personnalisé créait une atmosphère joyeuse vécue conjointement par une mère et sa fille de 3 ans. Ce type d’expérience positive associée à la lecture contribue à ce que l’enfant développe une attitude favorable envers les livres et la lecture en général.
La répétition : un allié sous-estimé
Beaucoup de parents s’inquiètent quand leur enfant demande à écouter la même histoire pour la dixième fois. Bonne nouvelle : c’est exactement ce qu’il faut faire. La littérature scientifique indique que la répétition est particulièrement propice à l’apprentissage de nouveaux mots, notamment dans le contexte de la lecture partagée (Sénéchal & Cornell, 1993).
Kucirkova, Messer et Sheehy (2014a) ont montré que les lectures répétées d’un même livre, couplées à des éléments personnalisés, produisent des résultats particulièrement positifs sur l’acquisition de vocabulaire. La combinaison de la familiarité avec le contenu et de la personnalisation crée les conditions optimales pour que l’enfant intègre de nouveaux mots à son lexique.
Adapter la lecture aux spécificités de chaque enfant
Les recherches récentes soulignent également l’importance d’adapter l’expérience de lecture aux caractéristiques individuelles de chaque enfant. Les travaux de Mansor, Adnan et Abdullah (2019) montrent que les enfants présentant des difficultés de lecture bénéficient particulièrement d’une approche personnalisée qui tient compte de leur niveau de lecture, de leurs besoins spécifiques et de leurs préférences.
Les livres personnalisés sont d’ailleurs fréquemment utilisés dans les programmes de lecture adaptés aux différentes cultures (Kucirkova, Messer & Whitelock, 2010) et avec les enfants ayant des besoins éducatifs particuliers (Pakulski & Kaderavek, 2004), là où le soutien au développement précoce du vocabulaire est généralement le plus nécessaire.
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En pratique : nos conseils pour une lecture partagée réussie
En s’appuyant sur les conclusions de la recherche, voici quelques recommandations concrètes pour optimiser vos moments de lecture avec votre enfant.
Privilégiez un environnement calme et confortable, propice à la concentration et à l’échange. Lisez avec enthousiasme : l’étude de Kucirkova et ses collègues (2014b) montre que le ton de voix et l’engagement émotionnel du lecteur influencent la réceptivité de l’enfant. Laissez votre enfant intervenir, commenter, poser des questions — même si cela interrompt le fil de l’histoire. Ces interruptions sont en réalité des signes d’engagement cognitif précieux.
Et surtout, choisissez des histoires qui résonnent avec le vécu de votre enfant. Chez Eponi, nous créons des livres personnalisés qui intègrent le prénom de l’enfant et des éléments de son quotidien, pour que chaque lecture devienne un moment unique de découverte et de complicité.
Sources scientifiques
Beck, I.L., McKeown, M.G. & Kucan, L. (2002). Bringing words to life: Robust vocabulary instruction. New York: The Guilford Press.
Becker, C.A. (2010). An analysis of the Quality and Quantity of Parent/Child Reading Utterances While Reading Different Genres. Thesis, University of Maryland.
Bus, A. (2003). Social-emotional requisites for learning to read. In A. Van Kleeck et al. (Eds.), On Reading Books to Children. Lawrence Erlbaum.
Flood, J. (1977). Parental styles in reading episodes with young children. The Reading Teacher, 30(8), 864–867.
Horst, J.S., Parsons, K.L. & Bryan, N.M. (2011). Get the story straight: contextual repetition promotes word learning from storybooks. Frontiers in Developmental Psychology, 2, 1–11.
Kaderavek, J. & Justice, L. (2002). Shared storybook reading as an intervention context. American Journal of Speech-Language Pathology, 11, 395–406.
Kim, Y.S., Kang, J.Y. & Pan, B.A. (2011). The relationship between children’s spontaneous utterances during joint bookreading and their retellings. Journal of Early Childhood Literacy, 11(3), 402–422.
Kucirkova, N., Messer, D. & Sheehy, K. (2014a). Reading personalised books with preschool children enhances their word acquisition. First Language, 34(3), 227–243.
Kucirkova, N., Messer, D. & Sheehy, K. (2014b). The effects of personalisation on young children’s spontaneous speech during shared book reading. Journal of Pragmatics, 71, 45–55.
Kucirkova, N., Messer, D., Sheehy, K. & Flewitt, R. (2013). Sharing personalized stories on iPads. Literacy, 47(3), 115–122.
Kucirkova, N., Messer, D. & Whitelock, D. (2010). Sharing personalised books. Literacy Information & Computer Education Journal, 1(3), 263–272.
Mansor, M., Adnan, W.A.W. & Abdullah, N. (2019). Personalized Reading: Developing User-Describing Profile for Slow Learner Children. International Journal of Interactive Mobile Technologies, 13(7), 103–116.
Moschovaki, E. (1999). Home background and young children’s literacy development. Early Child Development and Care, 158(1), 11–19.
Pakulski, L. & Kaderavek, J. (2004). Facilitating literacy using experience books. Communication Disorders Quarterly, 25(4), 179–188.
Sénéchal, M. (1997). The differential effect of storybook reading on preschoolers’ acquisition of vocabulary. Journal of Child Language, 24, 123–138.
Sénéchal, M. (2010). Reading Books to Young Children. Literacy Development and Enhancement, 111–122.
Sénéchal, M. & Cornell, E. (1993). Vocabulary acquisition through shared reading experiences. Reading Research Quarterly, 28, 360–374.
Snow, C.E., Griffin, P. & Burns, M.S. (2005). Knowledge to support the teaching of reading. San Francisco: Jossey-Bass.
Van Kleeck, A., Stahl, S.A. & Bauer, E.B. (2003). On reading books to children. Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum.
Whitehurst, G. et al. (1988). Accelerating language development through picture book reading. Developmental Psychology, 24, 552–559.